Lemock, ou l’éclatement artistique du monde

 

Lemock est un artiste français qui s’est emparé de la technique du collage pour refléter sa vision d’un monde en pleine déflagration.
Il s’intéressait depuis longtemps à la sédimentation géologique comme révélateur historique de notre planète, de ses zones enfouies au centre de la terre, invisibles, autant que celles à la surface, rabotées par les éléments physiques qui les adoucissent avec le temps. Un processus indispensable pour accueillir la vie et notre création humaine.
Pour lui, les paysages observés du ciel offrent un spectacle digne des maitres de l’art moderne non figuratifs. Les lignes, les formes et les couleurs qui les traversent dessinent une œuvre où le génie humain n’a rien pu inventer.  Les petites fourmis que nous sommes dans cette dimension n’ont qu’une place somme toute minuscule, voir inexistante. La nature à travaillée seule.
Pour autant, cette abstraction a du sens et une réalité bien concrète pour les intermittents du territoire que nous sommes. C’est en plongeant à notre niveau que l’abstraction devient figurative. Là, les détails de nos vies sont probants. Ils peuvent s’exprimer avec toute l’ingéniosité qu’offre notre aptitude à vouloir nous faire remarquer. Chacun y va de sa petite histoire, espérant ressortir du lot pour réintégrer la stratosphère mythologique qui lui offrira l’immortalité.  C’est un combat à mort, car les places ne peuvent être que limitées et les élus uniques. Mais sur quels critères ? C’est une des questions que le travail de Lemock pose en filigrane. Cette course folle n’est elle pas la raison de la fin programmée du vivre ensemble ? Un paradigme qui paraît dérisoire dans cette perspective de compétition délétère. Tels les continents de papier qu’il fait se scinder et dériver, les individus sont les victimes de leur propre aveuglement. Ils se fracassent et se déchirent dans une violence qui, paradoxalement, s’illumine dans une beauté qui nous interpelle.

Dans sa réflexion et son travail, Lemock a fait naturellement le rapprochement avec les strates de papier venant se superposer sur les panneaux d’affichage qui envahissent l’espace public. A la manière d’un archéologue contemporain, l’exploration de chaque couche  d’encre sur le papier collé, permet de saisir un fragment d’information qui contribue ainsi à définir l’image que notre société se donne d’elle-même. Chaque semaine une nouvelle campagne publicitaire vient recouvrir la précédente par un message fringuant, valorisant l’égo et le désir des passants, attirés par l’image en mouvement le ramenant à sa préhistoire, enfouie à l’intérieur de son cerveau reptilien, toujours prompte à identifier une proie parmi les autres éléments hostiles. Ces pièges visuels peuvent pour autant tenter d’être déjoué. En y prenant part activement et en se réappropriant cet espace pictural privatisé sans notre consentement, ils perdent de leur pouvoir suggestif pour redevenir une simple matière colorées, vidée de leur sens pervers initiale.

C’est un travail de longue haleine qu’a entrepris Lemock. Cette matière visuelle se moissonne à foison mais la réappropriation impliquerait que les tableaux recouvrent les espaces  existants. Ce qui n’est pas tout à fait le cas et on comprend pourquoi. Le risque juridique et la multitude des supports  place la lutte à armes inégales. Pour tenter d’impacter sa démarche, l’artiste n’a pas encore trouvé d’autres possibilités que de travailler en atelier, et d’exposer son travail dans les circuits normatifs de l’art contemporain actuel. Il réserve cependant 20% de ses œuvres à l’espace public et propose ses tableaux aux regards des passants. A eux de se laisser ou pas questionner par ce qu’ils renvoient.

Son énergie se concentre actuellement sur des cartographies déportées, représentations géographiques de forces qui poussent le monde entier à muter. Car l’espace est fait de projections mentales. Des représentations souvent figées qui délimitent nos ignorances. En modifier le point de vue désaxe nécessairement l’immuable objectivité et permet d’ouvrir un point de questionnement: Comment marquer le monde et le contingenter sur une surface plane alors que sa réalité est sphérique ? Le simple fait de cartographier les continents dans une perspective inhabituelle perturbe sa lisibilité immédiate. Que représente le nord vue d’une constellation voisine ? Où doit se trouver le haut, le centre, l’Est et le Sud ?

Ses collages explorent cette question. Sa fascination pour les cartes lui donne la possibilité de recréer l’espoir d’un monde en mouvement où le voyage le plus beau serait celui qu’on imagine plutôt que celui qu’on vie. De là naissent ses territoires intérieurs grâce à d’évocatrices cartographies imaginaires. Ces iles sont irriguées comme les individus qui y vivent. Les analogies sont criantes et décalent constamment le regard suivant l’échelle qu’on lui prête.

De même, projeter une énergie sur des représentations continentales actionne un mouvement projectif. Les masses se mettent à migrer et racontent ainsi une histoire en devenir. Le monde ainsi identifié prend sa source dans la toile de nos neurones. Ses frontières s’élargissent, ou se floutent, et ne trouvent plus leur place dans les marques déjà imprimées de nos mémoires. Ce territoire vierge est à conquérir. Nous en sommes les explorateurs.

 

Lemock exposera en septembre à la fondation Geneviève Dumont à Pollionay à proximité de Lyon. Une bonne occasion d’explorer avec lui ses territoires de création.

 

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